L’Art de Déjeuner à Strasbourg

Ce trimestre, la rencontre l’Art de Déjeuner se déroulait à Strasbourg, au musée d’art moderne et contemporain (MAMCS). Au bord de l’Ill, à proximité du barrage Vauban et du quartier de la Petite France, le musée fait face à l’Ecole Nationale d’Administration, délocalisée ici en 2005. Il propose un parcours allant de 1870 à nos jours. Nous y retrouvons à 19:00 Stéphane Coviaux, historien d’art, et Emmanuelle Aupècle, conférencière. Récit de la soirée.

Donner du temps à la lumière intérieure

Répartis en deux groupes, nous allons découvrir le tableau de Maurice Denis intitulé Lumière Intérieure (1914). Nous commençons par offrir à la toile quelques minutes d’observation en silence, avant de nous installer dans une salle adjacente pour pouvoir échanger nos premières impressions. Il s’agit bien des ressentis des uns et des autres, sans aucune volonté à ce stade d’analyse ou de compréhension. Nous partageons simplement « la première parole que l’œuvre nous a adressée », comme nous a indiqué notre mentor.

Mais tout le monde n’a pas entendu la même chose ! Par exemple, pour les uns : « je suis seul à table, et on me regarde manger » mais pour d’autres : « j’arrive à la maison, mais je ne suis pas attendu »… On a aussi noté : 

  • La lumière dans les yeux des femmes
  • La petite fille aux yeux baissés
  • La femme assise. Est-elle austère, comme la pensent certains, ou sereine, ou encore agréable ?
  • La fresque en haut du tableau : des fruits, des fleurs… et un cochon mort ?
  • La profondeur de champ : table, personnages, fresque au mur, échappée sur le ciel bleu
  • Au fait… il n’y a que des femmes !
  • Des sentiments discrets
  • Le contraste avec la lumière qui entre par la porte-fenêtre largement ouverte
  • La tenue légère de la mère (s’il s’agit bien de la mère)
  • la fenêtre ouverte, le ciel bleu et les couleurs chaudes.
  • L’éclat rose vif et la transparence du verre de vin posé sur la table.

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Organiser l’observation

Stéphane Coviaux nous invite à nous intéresser maintenant à la surface du tableau. Les participants décrivent tous la matière comme rugueuse, voire granuleuse. Elle présente des surépaisseurs, elle est mate. Comme une fresque ? C’est bien le cas, nous apprend notre guide : l’artiste en était fort amateur – tout comme il était un grand admirateur de Puvis de Chavannes et sa peinture à la colle.

Nous observons ensuite les couleurs. Les teintes briques, orange, que l’on décrit comme une lumière de flamme, contrastent avec les bleus : ciel, vitrail, et le vert (étrange, à y regarder de près !) des yeux des femmes. Une couleur verte que l’on retrouve un peu partout, remarquent alors les invités : dans la fresque, les fruits, les buissons, et dans toutes les ombres : le drapé, le plateau, et jusque sur les visages.

Nous sommes maintenant encouragés à trouver les lignes dominantes du tableau – sa composition. Cela n’est pas difficile, tant il présente un quadrillage de lignes horizontales et verticales, et même un centre bien identifiable (l’assiette et le bord droit de la porte).

Stéphane Coviaux nous apporte finalement quelques éléments de contexte à propos du peintre, dont la propre famille constituait le sujet de prédilection. Du coup on remarque maintenant l’attitude d’offrande des deux jeunes filles, qui portent très haut fleurs et vase de fruits, ainsi que la prière fervente de la plus jeune. Maurice Denis veut signifier un certain type de bonheur par ce moment tranquille de fin de journée d’été, cette nature qui pourvoie chaleur, fruits , fleurs et jeunes filles douces.

Derrière la découverte d’un tableau, une expérience d’empowerment

La visite fait l’objet d’un tour de table avec tous les participants. Notre guide nous explique comment ce travail d’équipe a sollicité tour à tour nos différentes capacités, parmi lesquelles l’attention, le ressenti, le fait de nommer les choses, la réflexion…

Contrairement au guide conférencier classique, qui monopolise la parole et le savoir, Stéphane Coviaux et Emmanuelle Aupècle nous ont transféré une part de pouvoir… tout en conduisant les débats et en pavant notre chemin. Il s’agit bien d’empowerment, autrement dit en « bon » français : autonomisation, capacitation, voire… empuissancement.

Prochaine étape au mois de décembre : un lieu mystérieux en plein Paris !

Le regard de Stéphane Coviaux, les Ateliers du Regard

Stéphane Coviaux est le fondateur des Ateliers du Regard. Il propose aux entreprises des activités de cohésion d’équipe, des événements d’entreprise et des formations managériales, fondés sur une approche nouvelle de l’art. Il est l’auteur d’un livre sur les Annonciations de Fra Angelico (Devant l’Epouse, éditions Médiaspaul, collection les Jardins du Regard), et de nombreux articles d’analyse d’œuvres d’art. 

 » Peinte en 1914, Lumière Intérieure est un bel exemple de l’art de Maurice Denis (1870-1943) qui fut avec Bonnard et Vuillard l’un des fondateurs du groupe des Nabis.

Autour d’une table baignée d’une lumière dorée, le peintre a disposé sa femme Marthe et ses trois filles. A droite, l’aînée debout regarde le spectateur et porte un plat rempli de beaux fruits ronds. Sous elle, sa petite sœur pose ses mains serrées sur la table comme dans un geste de prière fervente. A gauche, la cadette apporte un bouquet de fleurs. La mère, dignement assise, est là, sereine.

La scène se passe en été et le décor est celui de la villa bretonne du peintre. Dans la fresque qui surplombe la scène, des enfants dans un jardin lèvent vers le haut des plats de fruits. Le soir tombe et la porte largement ouverte offre une vue sur la mer. L’horizon teinté de rose, d’oranger et de violet reprend les couleurs dominantes de la pièce. Tout cela crée une ambiance d’agréable chaleur qui semble envelopper les occupants. Le moment est celui d’une harmonie idyllique avec la nature.

Ce grand portrait de famille échappe aux formules convenues. Maurice Denis nous dit l’amour des siens en créant une scène emprunte de religiosité. La table qui réunit les personnages est une sorte d’autel autour duquel un rituel d’offrande se déploie dans un calme lumineux.

Mais l’on peut aussi pousser l’interprétation un peu plus loin : la toile elle-même est semblable au plateau que présente la fille aînée. Les femmes sont les beaux fruits qui font le bonheur du peintre et qu’il offre au spectateur avec la gratitude d’un cœur comblé. Après la mort de Marthe, Maurice Denis dira d’elle : « C’est à elle que je dois d’avoir tant aimé la vie en fondant si intimement la joie des sens et la joie intérieure. »

L’autre toile que nous avons observée est une impressionnante nature morte de Michel Larionov (1881-1964). Elle fut peinte en 1909 pendant la période fauve de ce peintre russe, dont le Musée d’Art Moderne de Strasbourg possède plusieurs œuvres de grande qualité. Sur une table en bois, un bouquet de soucis et une plante grasse se livrent une concurrence acharnée. La violence des contrastes colorés, l’orientation des formes et la gestuelle omniprésente font « rugir » la toile et valent à son auteur le qualificatif de « fauve ». »

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