Chef d’orchestre, un leadership qui se construit chaque jour

Loin de l’image autoritaire du Maestro, le chef d’orchestre Guy Perier propose au contraire l’image d’un manager à l’écoute de ses musiciens, et soucieux de leur permettre de déployer leurs talents. Cette relation, renforcée par la « gestique », se nourrit aussi d’une vision de l’œuvre à exécuter : aucun chef n’a le droit de diriger avec indifférence ! 

Manager Attitude : Vous êtes consultant en management ET chef d’orchestre. Le rapprochement est-il si évident que cela ?

Guy Perier : Ce que je propose, ce sont des ateliers de team building, qui illustrent la construction d’un leadership ou d’une cohésion d’équipe en s’appuyant sur des exercices du domaine musical. Mon objectif est de faire découvrir que, même dans cette activité très technique, c’est en entrant dans le champ de la relation que l’on parvient à faire de la musique ensemble. Et je parle d’expérience puisque j’ai été d’abord directeur marketing puis responsable ressources humaines chez L’Oréal, avant de me lancer comme chef d’orchestre. J’ai même créé un ensemble musical d’une trentaine de musiciens.

Le rôle du chef d’orchestre, son emprise même sur les musiciens, nourrit beaucoup d’idées reçues, il n’est que de lire les articles consacrés au thème du leadership ?

La responsabilité du chef, c’est de donner aux musiciens les moyens de bien jouer

 

Guy Perier : Je vous le dis tout net, le chef d’orchestre n’est pas doté d’une autorité absolue, il ne peut pas tout. Ce qui est intéressant, c’est la mise en place d’une intelligence collective. Chaque instrumentiste, chaque soliste, est un expert de son domaine. L’enjeu tient donc principalement à l’aider et à créer les conditions pour qu’il réalise la meilleure prestation possible.

La situation est forcément tendue : il y a toujours une très forte attente du public, peu de pouvoir sur les conditions de jeu, et des délais extrêmement serrés. Songez qu’il n’y a que quatre à cinq répétitions avant une représentation, à répartir sur une dizaine de jours.

La cohésion plutôt que l’affrontement donc ?

Un chef doit mériter sa place. A certains moments il sera testé, voire contesté

 

Guy Perier : Il existe des conflits comme dans toute activité humaine, surtout dans un domaine de passion comme dans la musique. La direction d’orchestre m’a vraiment fait découvrir qu’un chef doit mériter sa place, qu’il sera à certains moments, testé, voire contesté. C’est dans l’ordre des choses. Mais il ne faut pas exagérer l’image d’un affrontement entre les musiciens et le chef. Ce dernier est là pour aider à la cristallisation de l’interprétation, à partir d’un matériau exceptionnel : la maîtrise technique de ses interprètes. Sa grande responsabilité, c’est de leur donner la possibilité de bien jouer et, pour commencer, d’avoir envie de jouer, de faire passer de l’émotion…

Et comment s’y prend le chef d’orchestre ?

Guy Perier : Par un mélange de facilitation dans le jeu, de vision et d’engagement personnel. L’essentiel va passer par la gestique, la mise en jeu de son corps, dans l’interprétation d’un code connu des musiciens. Cette gestique va montrer avec clarté le chemin que le chef veut emprunter, transmettre une énergie et une vision de l’œuvre. C’est pourquoi les premières minutes avec les musiciens sont tellement importantes. « Avoir du bras », va permettre de donner vie à la partition, cette « promesse de musique » à réaliser par les interprètes.

Est-ce important d’être musicien soi-même, pour diriger un orchestre et ses solistes ?

Guy Perier : C’est fondamental. Bien sûr, le chef ne peut pas être au niveau de ses solistes, mais il doit comprendre ce qu’il est possible de leur demander. Et savoir quelle sera leur progression d’une répétition à l’autre. Il y a des choses qu’on ne peut pas attendre dès la première séance.

Ces solistes viennent de différents pays, sont de véritables stars parfois. Sont-ils faciles à recruter et à manager ?

Guy-Perier-chef-d-orchestre-management-leadershipGuy Perier : L’important, c’est de proposer des projets mobilisateurs : de vraies aventures musicales, de grandes œuvres, un répertoire nouveau, des tournées…, par exemple. Le chef d’orchestre n’est pas concerné par les questions de salaires, de primes ou même parfois par l’organisation des répétitions, ces points font partie de ces contraintes avec lesquelles nous devons jouer.

Sur le plan de la communication, l’universalité du langage musical permet de se comprendre au moins autant qu’avec la langue elle-même. Ensuite, il y a bien sûr des questions d’ordre culturel à prendre en compte pour diriger les asiatiques, très concernés par la compétitivité, les anglo-saxons qui font preuve d’une grande technicité… Mais ce ne sont que des généralités, comme celle qui voudrait que les solistes présentent des problèmes d’ego. En vérité, nous ne sommes pas dans un monde d’autorité et de statut. Le soliste met tout simplement, à la disposition du chef, sa technique, ses longues années d’étude, sa confiance. A ce dernier d’y répondre en étant un vecteur de calme, de concentration et de focalisation.

Même les plus grands chefs n’ont pas le droit de diriger avec indifférence

 

Établissez-vous des ponts avec la GRH en entreprise ? C’est tentant…

Guy Perier : Dans le champ de la motivation et du sens, absolument. Mais aussi lorsqu’il s’agit de mettre en place les bonnes personnes, au bon endroit. Certes, le chef d’orchestre n’agit généralement pas sur le recrutement des musiciens, mais il peut les aider à jouer des rôles clé. Savez-vous par exemple que le premier violon, dernier musicien à entrer sur scène, fédère les deux tiers des instruments de l’orchestre ? C’est un rôle immense à tenir, et pour s’y consacrer pleinement le premier violon ne joue pas forcément toutes les notes. C’est pourquoi à ses côtés se tient un autre violon, un musicien de premier ordre qui exécutera l’intégralité de la partition.

Nous avons un devoir d’enthousiasme

 

En revanche, il faut se méfier des contre-sens à propos du chef d’orchestre et du management. Notamment cette imagerie d’un rapport à l’autorité exacerbée, qui date d’une époque révolue, celle de Toscanini ou de Karajan par exemple. Et, côté management, abandonner le rêve de situations où tout se passe facilement…

Je prétends au contraire qu’il n’y a pas de solutions magiques. Et que le chef d’orchestre apporte cet exemple d’un leadership qui se construit de l’intérieur. Un leadership qui ne se décrète pas, mais se développe. Vous savez, il y a des jeunes virtuoses, mais il n’y a peu de jeunes chefs d’orchestre. Parce que pour exercer ce rôle, il faut avoir de l’expérience, mais aussi avoir compris que cette alchimie de l’orchestre n’est jamais acquise définitivement. Même les plus grands chefs n’ont pas le droit de diriger avec indifférence. Nous avons un devoir d’enthousiasme. C’est un message qui ne me parait pas réservé au seul univers de la musique !
Crédit photos : Eric Garault

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