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Diriger le monde depuis son bureau. Philippe II d’Espagne

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Peut-on diriger ses affaires depuis son bureau sans connaître ni les lieux ni les personnes ? Sommes-nous déconnectés du monde lorsque nous nous isolons à la campagne ou en haut d’un building ? Ou au contraire prenons-nous ainsi la distance nécessaire à une juste prise de décision, dénuée de tout affect ? A travers la vie et l’œuvre de Philippe II d’Espagne (1527-1598), souverain d’un empire « sur lequel le soleil ne se couche jamais », tentons de comprendre et d’analyser les avantages et les limites d’une direction internationale depuis les bureaux du siège.

La multinationale espagnole

Fils de l’Empereur Charles Quint, Philippe est né pour régner. Il reçoit une éducation soignée et apprend notamment toutes les langues de son futur et vaste empire réparti sur le globe : Espagne, Portugal, territoires en Italie, Pays-Bas, Amériques, Philippines, comptoirs en Afrique, Moyen-Orient et en Inde… Il maitrise ainsi l’espagnol, le portugais, l’italien, le latin et le français.

A douze ans, Charles Quint s’absente et lui confie la régence de ses affaires, avec des instructions précises et un conseil de contrôle pour le cadrer et le guider dans cette première responsabilité.

Cette première expérience réussie, Philippe entre au gouvernement à seize ans. A 19 ans, il prend officiellement possession de son territoire, le duché de Milan. Il voyage, découvre l’Italie, la Bourgogne, l’Autriche et les Pays-Bas. Il se rend en Angleterre pour son mariage avec Marie Tudor, une corvée et un sacrifice. Veuf à quatre reprises, il fera son devoir de souverain et d’époux, sans plus.

Son père malade décide d’abdiquer et voilà Philippe sur le trône à 28 ans. Il revient en Espagne et ne quittera plus son sol. Manifestement, il n’est pas un amoureux des voyages et des rencontres. Si les historiens lui reconnaissent une « intelligence très médiocre », Philippe II est un bosseur qui a besoin de concentration.

Pour administrer l’empire, centralisation… et discrétion

Philippe II décide d’administrer son nouvel empire de manière rationnelle. Fini les déplacements de la cour entre les différentes propriétés royales. Quelle perte d’argent, de temps et d’énergie ! II choisit un lieu pour s’installer : Madrid. Ce choix ne doit rien au hasard. Situé au centre de l’Espagne, Madrid est une petite bourgade, presque un open space où le roi va pouvoir construire à sa guise sa capitale.

Il construit un palais rationnel, l’Escurial. Ce site est multifonctionnel : pouvoir, religion, administration… mais aussi nécropole. Tout est à portée immédiate du souverain, y compris sa future tombe.

Philippe II est le cœur du système, lisant toutes les dépêches. Il veut être au courant de tout. Autour de lui, il dispose d’un premier cercle, son Conseil d’état (sorte de CoDir) avec qui il traite des questions internationales. Puis, il dispose d’une douzaine de conseils spécialisés : finances, guerre, voirie, questions religieuses… Il met en place des agents hautement qualifiés, les letrados, juristes castillans diplômés d’une licence ou d’un doctorat. C’est révolutionnaire pour l’époque : la France ne comprenait alors qu’un seul conseil, où la naissance prévalait sur la compétence.

Philippe II choisit systématiquement des collaborateurs qu’il peut disgracier et révoquer à tout moment. Il s’efforce de maintenir un équilibre entre les différents partis afin de toujours garder la mainmise sur l’ensemble.

Depuis les couloirs sombres de l’Escurial, Philippe II administre de manière méthodique le plus vaste territoire de tous les temps, sans avoir à se montrer.

Développer et protéger le commerce

Rien n’est simple dans cette multinationale, car l’Espagne d’alors fonctionne en flux tendu. Comptant alors 8 millions d’habitants, elle a une agriculture de subsistance : pas de stock, tout est consommé dans l’année. Mais Philippe II dispose du monopole du commerce avec les Amériques,.

Pour partir aux Amériques, tout bateau européen doit passer par Séville. S’il ne le fait pas, il peut être coulé par la flotte espagnole, la première du monde. Et s’il arrive à destination, le navire « frauduleux » se voit refuser le mouillage par les ports espagnols du Nouveau Monde.

Pour mieux surveiller et taxer, deux convois sont organisés par an, en janvier et en août. Venus de l’Europe entière, les bateaux attendent à Séville puis partent ensemble pour les Antilles. Arrivé à bon port, le convoi se sépare en deux entre ceux qui vont vers l’Amérique du Sud et ceux qui restent dans les Antilles. Une date est donnée aux capitaines pour le rassemblement du retour. Revenus à Séville, les marchands s’affranchissent de leurs taxes et repartent. Un commerce extrêmement régulé, et très profitable.

Après l’or des conquistadors, après le pillages des empires aztèques, mayas et incas, l’Espagne lance l’exploitation des mines d’or et d’argent des colonies. Pour minimiser les risque de la traversée, dont les attaques des pirates et des autres nations européennes, ces chargements sont également organisés en convois.

Un entrepreneur de guerre, l’anglais Francis Drake, réussit en 1573 à capturer l’ensemble du convoi d’or et d’argent qui débouche à Panama, soit 20 tonnes. Philippe II offre à la reine d’Angleterre Elisabeth une forte récompense pour sa capture, mort ou vif. Non seulement, elle refuse mais les actions d’éclat du corsaire se poursuivent. En 1578, il arraisonne un navire espagnol contenant 36 kg d’or pur, des joyaux et de pierres précieuses, 13 coffres remplis de pièces et 26 tonnes d’argent. De retour en Angleterre, Francis Drake est adoubé chevalier.

Inadmissible ! Philippe II a bien l’intention de punir l’Angleterre qui ne respecte pas les règles du commerce international que lui-même a écrites. L’empire, en pleine croissance, va alors comprendre la puissance de la Multinationale leader.

« Invincible » Armada et « Sainte » Inquisition

Philippe II focalise son attention et ses moyens contre l’Angleterre, dont sa reine Elisabeth est pour lui l’incarnation du diable, une protestante et une femme célibataire à la tête d’un état ! Il commence par des attaques indirectes en soutenant des complots (un par an), et des révoltes en Ecosse et en Irlande.

En 1580, toute la logistique espagnole est mise au travail pour envahir l’Angleterre et porter au pouvoir la catholique Marie Stuart. Huit ans de préparatifs sont nécessaires pour rassembler 130 navires lourds, transportant 30 000 hommes dont environ 20 000 soldats d’élite. Une autre armée de 30 000 soldats est stationnés en Flandre. Baptisée la Grande y Felicísima Armada (la grande et très heureuse flotte), cette armada semble invincible. Sur le papier la réussite de l’opération est assurée…

Mais rien ne se passera comme prévu. Les navires anglais harcèlent la flotte dans la Manche. Peu maniables, trop nombreux, les bateaux espagnols doivent repartir mais sans carte précise des côtes britanniques. Suivent deux mois de tempête lors du retour. L’opération échoue lamentablement ! L’Invincible Armada est vaincue.

Paradoxalement, la gestion bureaucratique (au sens que définira plus tard le sociologue Max Weber) de Philippe II n’aura fonctionné que dans la lutte, en Espagne, contre les Musulmans et les Protestants. Au prix de souffrances, tortures, déportations et d’exécutions.

Philippe II supervise et contrôle sa « Sainte Inquisition ». Méthodique, hiérarchisée, structurée, l’Inquisition a des procédures redoutablement efficaces. Elle encourage les dénonciations, arrête, questionne, condamne. L’Inquisition organise d’immenses manifestations sur les places publiques, les autodafés, où l’on brûle livres et hommes. Il n’y aura pas de protestantisme en Espagne. Et alors que les guerres de Religion frappent la France, que l’Angleterre protestante s’oppose à l’Irlande et à l’Ecosse, l’Espagne reste sous le règne de Philippe II un territoire de paix et de stabilité… du moins pour les Catholiques.

Quel bilan pour Philippe II ? Globalement ni positif, ni négatif. Il a conservé intacts les acquis de son père (ce qui était déjà un challenge !) et développer le rayonnement culturel de l’Espagne, maître du monde, lors de cette période qualifiée de Siglo de Oro (siècle d’or).

Diriger comme Philippe II d’Espagne

Tout le monde ne dirige pas une multinationale. Cependant le mode de direction de l’Empereur d’Espagne est encore partagé par beaucoup d’entreprises aujourdhui… Voici ce que vous devriez faire si son modèle vous inspire.

  • Assurez-vous de recruter des collaborateurs spécialisés qui seront vos yeux et vos oreilles. Ils doivent mailler l’ensemble de votre territoire et toutes les activités de votre entreprise. L’objectivité et la fidélité de ces agents de terrain sont essentiels à votre réussite.
  • Ecoutez les signaux faibles, et n’hésitez pas à reporter une décision. Votre force est dans la vision long terme. La relation avec les responsables secteurs doit être permanente pour comprendre toutes les évolutions de vos affaires.
  • Assurez votre communication par un journal interne, une newsletter, ou encore une présence virtuelle. Philippe II se donne en spectacle par les arts et développe une iconographie très riche de sa personne. Actuellement les vidéoconférences en entreprise (mais aussi par exemple les robots de téléprésence mobile au domicile des personnes âgées) permettent d’inspecter, de questionner et de conserver le lien social. Aussi paradoxal que cela paraisse, pour vivre et diriger depuis son bureau, il ne faut pas hésiter à donner de sa personne !
  • La bonne gestion des territoires possédés doit précéder la conquête de nouveaux. La solidité de votre empire dépend de celle de sa capitale…

Avec la Petite histoire des Grands managers, nous vous proposons une fois par mois les expériences concrètes des leaders du passé, source intarissable de réflexion et d’inspiration pour les managers d’aujourd’hui. 

Docteur en histoire, spécialiste du patrimoine et certifié Predom, Yann Harlaut est consultant culturel chez Traits d’Unions. Il est auteur de différents ouvrages parmi lesquels « Négocier comme Churchill. Comment garder le cap en situations difficiles » et « Convaincre comme Jean Jaurès. Comment devenir un orateur d’exception », tous deux aux éditions Eyrolles. 

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