Petite revue de novlangue

Revue de novlangue

Notre langue se transforme chaque jour, et c’est par elle que s’expriment managers et managés, dirigeants, actionnaires et salariés. Jusqu’à constituer un langage codé, un jargon réservé à ceux qui savent ? Peut-on parler de l’existence d’une novlangue ? Quels en sont les aspects les plus visibles ?

Sur Manager Attitude, nous vous proposons régulièrement le décryptage de nouveaux concepts, qui s’accompagnent généralement de nouveaux mots, ou de nouveaux acronymes. C’est ainsi par exemple que brown-out, nudging, holacratie ou ghosting se sont récemment ajoutés au vocabulaire des RH. Mais au-delà des concepts, c’est la langue elle-même qui se transforme chaque jour.

L’origine de la novlangue, c’est bien sûr 1984, le roman culte de George Orwell. La novlangue (en anglais Newspeak, « nouveau parler ») est la langue officielle d’Océania. Le principe est simple et trouve un écho récent dans le flux de tweets envoyés par le président d’une grande puissance. Plus on réduit les finesses du langage, plus on diminue le nombre de concepts propres à la réflexion, et moins les gens sont capables… de réfléchir.

Pour certains chercheurs, la novlangue ferait partie d’un vaste complot destiné à changer les termes de la réalité – c’est-à-dire cacher la réalité existante. Son usage serait sciemment destiné à diffuser l’idéologie dominante et rééduquer la population pour qu’elle se conforme à la ligne des dirigeants.

Mais le mot novlangue est plus généralement utilisé aujourd’hui pour désigner un jargon… voire des tics de langage, facilement contagieux. En voici quelques exemples. N’hésitez pas à ajouter les vôtres dans les commentaires de cet article !

Etre en capacité

Comme disait Mirabeau, « L’homme est comme le lapin, il s’attrape par les oreilles ». Les politiques sont champions du monde de la catégorie. Ces orateurs connaissent le poids des mots dans un discours, et préfèrent généralement ne pas insulter l’avenir en prenant une position trop évidente. A des mots trop connotés ils préfèreront donc des expressions nouvelles.

On leur doit le remarquable « être en capacité » qui remplace au choix : avoir la possibilité, ou les moyens, ou le poste, ou l’opportunité, comme on voudra le comprendre. « Faire France », « les Outre-Mer », la « famille politique » figurent au florilège, au milieu de beaucoup d’autres.

Le jeu des métiers

La nouvelle appellation essaie généralement de valoriser des métiers qui ne sont pas franchement hype. Tout récemment, les patrons des Services Généraux se sont ainsi retrouvés Directeurs de l’Environnement de Travail, ce qui a tout de même plus de souffle. L’agent d’entretien a depuis longtemps remplacé la femme de ménage, le professeur des écoles l’instituteur, l’assistante la secrétaire, etc. Sans oublier le Data Scientist qui pointe le bout de son profil, forcément atypique.

Belle journée et à très vite

Par quel glissement sémantique est-on passé de « Bonne journée ! » à « Belle journée ! » ? Car ce n’est pas la même chose. Un bel événement est-il vraiment synonyme d’un événement réussi ? Une belle soirée sur France 2 vaut elle mieux qu’une bonne soirée sous la couette ? On peut ressentir une gêne similaire en s’entendant dire « à très vite » alors que votre interlocuteur sait parfaitement qu’il vous reverra dans dix ans… peut-être.

Et en même temps

« En même temps » est en place de supplanter le « pour autant » qui tenait la corde depuis un petit moment. Il faut dire que la formule est portée au sommet de l’Etat. En même temps, elle sonne bien, et offre la possibilité de comparer les arguments des uns et des autres pour se réserver la décision finale.  L’expression s’oppose au « oui, mais » préconisé aux générations X et utilisé en son temps par Valéry Giscard d’Estaing. On est parvenu au « oui, et » qui fait la fortune des négociateurs britanniques depuis un long moment.

Anglicismes et frenglish

Cette vaste catégorie n’est pas réservée à la sphère des affaires : 2,5% de notre vocabulaire courant est constitué d’anglicismes. Confcall, briefing, bullet points, hackathon, corporate, forwarder, process, switcher, etc. : les citer tous nécessiterait un livre plutôt qu’un article. Heureusement ce livre existe déjà : c’est le Colpron, des Canadiens Constance Forst et Denise Boudreau, paru aux éditions Beauchêne.

Autant dire que certains de ces anglicismes sont d’origine purement… française, comme par exemple le « brand content » qui n’existe sous ce nom que dans l’Hexagone.

Le propre des mots nouveaux – ou plus souvent, de leur utilisation nouvelle, c’est que la plupart d’entre nous coince un peu au début… et se surprend très vite à les utiliser lui-même. Histoire de rester dans le move !

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