Hergé et sa petite entreprise

tintin-manager attitutude-hergé-res

En 1969, le général de Gaulle confiait à André Malraux que son seul rival international était… Tintin ! Trente cinq ans après la disparition de son créateur, la ferveur autour de Tintin ne se dément pas. Chaque année, près d’un million d’albums sont vendus dans plus de 70 langues. Ce large succès d’échelle mondiale reposait sur une structure entrepreneuriale modeste. À travers l’exemple d’Hergé, tentons d’analyser le fonctionnement d’une petite entreprise qui a acquis une dimension internationale.

S’imposer par son seul talent

Né en 1907, Georges Rémi commence ses premiers dessins entre 1914 et 1918 alors que la Belgique est occupée par les Allemands. Son premier personnage est un déjà un jeune garçon héroïque. Après ses études secondaires, Georges Rémi entre au quotidien Vingtième siècle au service des abonnements. Sans aucune formation spécifique, Rémi dessine et se fait connaître en mettant en scène les aventures de Totor dans une revue scoute. Le succès ne tarde pas. En 1926, il signe désormais ses dessins du nom d’Hergé. Deux ans plus tard, il occupe un poste de photograveur-photographe-dessinateur. Son trait est suffisamment expérimenté pour lui permettre de décrocher la fonction de rédacteur et dessinateur en chef du supplément hebdomadaire, dont se dote le quotidien. Seul responsable de ce journal à destination du jeune public, Hergé en gardera le goût de l’indépendance et le souci de maîtriser les dossiers. Il dessine plusieurs histoires, dont celle en 1929 du reporter Tintin, aussitôt consacrée par un large succès.

Transformer les contraintes en opportunités

En octobre 1940, dans une Belgique de nouveau occupée, Hergé accepte un poste de rédacteur en chef au supplément jeunesse du Soir, quotidien bruxellois confisqué par les Allemands. Sa présence dynamise les ventes qui peuvent atteindre les 300 000 exemplaires. En 1941, en raison du manque de papier, le supplément jeunesse est abandonné. Mais le journal ne renonce pas au personnage du petit reporter. Hergé doit désormais fournir une bande dessinée par jour. Il transforme cette contrainte en espace d’expérimentation et de formation et lui, qu’on dit rigide, se montre capable sous la pression de faire preuve d’innovation. Il en profite pour forger un récit plus rythmé, avec davantage de gags et de suspens.

La libération de la Belgique est toutefois une épreuve pour le dessinateur. Il est en effet accusé d’avoir collaboré en prêtant sa plume à un journal que les Belges considéraient comme « volé » par les Allemands. Sa traversée du désert ne dure cependant pas longtemps. Des résistants lui proposent en 1946 d’animer un nouvel hebdomadaire centré sur le personnage de Tintin. Une fois de plus, le succès est immédiat : en trois jours les 60 000 exemplaires sont épuisés. Alors que les ventes de ses albums progressent, Hergé donne une dimension internationale à son personnage. En 1948 ouvre l’édition française du Journal de Tintin.

Structurer son entreprise

Conscient de l’ampleur de la tâche à assumer, il fonde en 1950 la Société Hergé, qui aura à terme une dizaine de collaborateurs, une équipe à plein temps, entièrement mobilisée pour donner vie aux aventures de Tintin. La création de cette société répond aussi à d’autres exigences, comme de pouvoir disposer d’une structure capable de pallier les périodes de dépression du créateur…

La société repose sur un net partage des tâches qui lui permet de se concentrer sur l’essentiel. Pointilleux, parfois autoritaire, Hergé apprend à déléguer et à mettre en œuvre des synergies collectives. Chaque collaborateur a une fonction précise. Si l’un s’occupe des scénarios et des personnages, un autre est chargé des décors et de l’exactitude des lieux et des objets représentés. Hergé donne la touche finale tout en surveillant de près les textes. Un album de Tintin contient en moyenne plus de 83,000 signes typographiques. Hergé a horreur de la syntaxe relâchée, des fautes comme des dessins bâclés ! Le père de Tintin se montre aussi dur avec son équipe qu’avec lui-même. Mais en bon manager, il sait que le temps relationnel est un instant managérial décisif. Chaque journée est interrompue par un « five o’clock Tea », dont la convivialité forge l’esprit du journal.

Innover sans se renier

Dans un paysage concurrentiel féroce, où Tintin et Milou sont concurrencés aussi bien par le Belge Spirou que par l’Américain Mickey, Hergé connaît la vertu de l’innovation.

Produits dérivés : dès 1938, Hergé avait eu l’idée de décliner son héros sous forme de puzzles, d’albums à colorier, etc. En 1950 est édité un timbre Tintin, disponible dans le magazine, mais aussi sur des confitures ou dans des tablettes de chocolat. 200 millions sont émis la première année, collectionnés par les fans ! Une passion qui booste les ventes des albums.

Qualité informative : Celles-ci profitent aussi de la volonté d’Hergé de faire de la bande dessinée un média sérieux, respecté et respectable. En 1952 les aventures de Tintin intègrent le progrès scientifique. Pour son album Objectif lune, il se documente abondamment, consulte des experts reconnus, lit des articles et des ouvrages scientifiques. L’album sera achevé en 1955 : ainsi Hergé a fait marcher des hommes sur la lune près de 17 ans avant la NASA.

Echo des grands enjeux du moment : Avant même que le précédent ne soit achevé, Hergé met en chantier L’Affaire Tournesol, considéré aujourd’hui comme son meilleur album. Hergé a préparé ce tome avec le sérieux d’un cinéaste. Il s’est livré à des repérages sur les lieux même de l’action. Il a aussi placé l’histoire dans le contexte de la guerre froide, alors que celle-ci n’est pas encore un objet de fiction. Hergé a ainsi de nouveau une longueur d’avance sur ses concurrents avec une claire conscience des attentes du public.

Réagir à la concurrence

Les années soixante voient une évolution de la concurrence. La bande dessinée adulte possède désormais ses propres héros comme Corto Maltese. D’autres revues jouissent d’une audience large comme Le journal de Mickey qui dispose d’un tirage en Belgique cinq fois supérieur au Journal de Tintin. Hergé est aussi concurrencé en France par un nouveau venu, un petit Gaulois intrépide. Si le premier album ne tire qu’à 6 000 exemplaires en 1961, Astérix dépasse les 600 000 cinq ans plus tard. Goscinny et Uderzo produisent alors deux albums par an alors que 75% des titres signés par Hergé remontent à plus de dix ans. Pourtant Georges Rémi peut s’enorgueillir d’un rare succès. Il vend plus d’1,5 millions de titres par an. Près de 20 millions d’albums sont en circulation. En outre, le studio ne chôme pas. Il poursuit la refonte des anciens opus.

Deux ans de travail sont nécessaires pour refondre L’Île noire. Peu à peu, sous la férule d’Hergé, Tintin perd son identité belge pour acquérir une dimension universelle. Le petit reporter, d’abord, belge, puis héros francophone, est devenu une figure internationale, qu’Hergé tente de faire sortir du cadre de la bande dessinée pour conquérir la télévision, sans vraiment parvenir à convaincre. Hergé est conscient que Tintin est plus qu’un personnage de papier, qu’il est devenu un mythe dont l’image est aussi un enjeu commercial. Tintin ne peut pas mourir.

En 1976, à 69 ans, Hergé sort un nouvel album, Tintin et les Picaros. Mal reçu par la critique mais adoubé par le public, l’album se veut un retour aux sources. Le nom de Tintin réapparaît dans le titre, et le journaliste retrouve une place cruciale, réponse du dessinateur à ses fans qui jugeaient que le capitaine Haddock était devenu une figure plus dense que le reporter. Avec ce titre, qui se vend à 1,5 millions d’exemplaires, Hergé rappelle qu’il est le seul maître de son univers…

Artiste et artisan

Alors qu’il est fatigué par une leucémie qui n’avoue pas encore son nom, Hergé négocie avec Steven Spielberg une adaptation cinématographique de son personnage, sans y parvenir. En dépit de la maladie, Hergé entreprend un nouvel album, et crayonne 42 planches pour un titre qui restera inachevé. Le 3 mars 1983, Hergé s’éteint, et Tintin meurt avec lui. Car Hergé n’est pas l’avatar belge de Disney. Cet autodidacte se veut sans héritier. Malgré le succès mondial, l’estime de ses pairs, l’entrée en Sorbonne des aventures de Tintin, un sens précoce du marketing, Hergé se voyait comme un modeste artisan soucieux de conserver la maîtrise de sa petite entreprise.

***

Dans un environnement concurrentiel fort, à l’image d’Hergé, comment manager efficacement une structure entrepreneuriale modeste ?

  • Discerner chez ses collaborateurs leur valeur ajoutée. Si Hergé se montre autoritaire, il est juste et cadre les tâches en fonction des compétences réelles ou en devenir. La force de son studio reposait ainsi sur un partage des tâches et sur un processus de management de projet Une équipe réduite gage d’une efficacité optimale.
  • Être capable de rebondir et de se projeter. La concurrence et les aléas des contextes internationaux peuvent démoraliser et entrainer la fin d’une aventure entrepreneuriale. Pour Hergé, ce furent des aiguillons pour demeurer non seulement réactif mais aussi créatif. Malgré des périodes de dépression, Hergé est un leader au sens aigu de l’efficacité opérationnelle, misant toujours sur la recherche et l’innovation.

Professeur agrégé et doctorant à l’EHESS, Yohann Chanoir s’intéresse à l’écriture de l’histoire par le cinéma. Il est auteur de nombreux articles scientifiques et grand public et de plusieurs ouvrages dont « Convaincre comme Jean Jaurès. Comment devenir un orateur d’exception », aux éditions Eyrolles et Las Vegas mise en scènes, chez Espaces et Signes.

Hergé, à l’ombre de Tintin (extrait de « Hergé, à l’ombre de Tintin » de H. Nancy)

Partagez dans votre réseau

Laisser un commentaire