Des philosophes en entreprise… et pourquoi pas chez mon garagiste ?

Aristote-philosophes-entreprise

Questionnements sur le sens du travail, sa raison d’être et ses valeurs, aspiration croissante au bonheur dans la vie professionnelle…: l’entreprise fait parfois penser à une classe de philosophie où l’on réfléchit à l’origine des choses, à la finalité de l’action collective, et autres sujets de bac… plutôt qu’à l’Ebitda[1]ou à l’externalisation des fonctions support. Changement de paradigme ou coquetterie passagère ?

Difficile de trouver aujourd’hui un séminaire d’une entreprise du CAC 40 qui ne fasse pas appel, dans une séquence dite « inspirante », à un conférencier-philosophe missionné pour apporter aux managers du recul, des éclairages décalés, et un supplément d’âme dans notre monde inlassablement décrit comme mouvant et imprévisible. La discipline compte ses stars, que les entreprises s’arrachent à prix d’or – parmi eux Luc Ferry, André Comte-Sponville, Raphaël Enthoven et autres Peter Sloterdijk.

Au-delà de ces friandises événementielles, de plus en plus d’experts de la pensée abstraite interviennent à la demande des entreprises pour les aider à comprendre leur environnement, leur utilité sociale, leurs fondamentaux de marque et autres actifs immatériels. Ainsi la société de robotique Spoon a-t-elle recruté un jeune philosophe et spécialiste des interactions homme-machine, Julien de Sanctis, que le fondateur de l’entreprise, Jérôme Monceux, présente comme « l’éclaireur des valeurs de notre start-up ». La normalienne et agrégée de philosophie Sophie Chassat, repérée pour ses travaux sur l’ADN des marques, vient pour sa part de rentrer au conseil d’administration du Coq Sportif.

Nombre de managers sont convaincus de l’apport de ces penseurs ; d’autres jugent l’exercice cosmétique, voire inutile et considèrent qu’il faut rester dans le concret. Que faut-il en penser ?

Qu’y a t-il sous le capot de la philo ?

Le reproche adressé aux philosophes, de rêver les yeux grands ouverts et de ne jamais se frotter aux réalités les plus triviales, est vieux comme le monde. On le rencontre déjà dans les dialogues de Platon. Calliclès, adversaire de Socrate, raille sans pitié les philosophes : « Futiles, ils ignorent la manière dont il faut parler aux autres dans les affaires publiques et privées, et ne servent à rien car leur connaissance de l’homme est nulle. »

À cette réputation d’avoir la tête dans les nuages, on peut opposer l’exemple du philosophe et mathématicien Thalès, l’un des sept sages de la Grèce antique. Qui a donné son nom à un géant aéronautique français !

Non content de pratiquer la spéculation philosophique et scientifique, Thalès excella dans la spéculation… financière. Voulant montrer combien il était facile de s’enrichir, il loua des pressoirs à huile d’olive après avoir prédit grâce à ses observations astronomiques une importante récolte, et il amassa ainsi une fortune considérable.Aristote commente : « Thalès prouva par là qu’il est facile aux philosophes de s’enrichir quand ils le veulent, bien que ce ne soit pas l’objet de leur ambition. »

Mais au fait, de quoi s’occupe la philosophie ? Uniquement de concepts abstraits, de métaphysique perchée, d’arrière-mondes nébuleux ? À cette image qui lui colle à la peau, on peut opposer la définition du philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa : « Pour moi la philosophie n’est pas simplement une forme de la pensée mais une attitude par rapport au monde et une façon d’entrer en dialogue avec lui. Cela exige que nous mesurions la philosophie aux expériences du quotidien pour une relation empirique et non pas simplement de niveau conceptuel. »

Du carburant pour le moteur de l’entreprise

À l’aune de cette définition, l’entreprise peut constituer un vrai sujet d’étude philosophique. Dès le XIXesiècle et à l’aube de la révolution industrielle, nombre de philosophes de toutes sensibilités – marxistes, libéraux, utopistes… – ont pensé l’entreprise, le rapport au travail, la création de valeur, l’organisation de la vie économique. À l’image de Proudhon ou de Jean-Baptiste Godin, fondateur des fameux « poêles Godin » et du Familistère de Guise, une expérience industrielle et sociale qui durera plus d’un siècle.

« L’entreprise est au cœur du réel, explique Anne-Sophie Moreau, rédactrice en chef de la revuePhilosophie magazine. Aristote parlait déjà des hommes d’affaires et défendait la nécessité de l’action pratique, concrète. De plus, face à l’incertitude du monde contemporain, on se pose de plus en plus la question du pourquoi et non plus seulement celle du comment. D’où l’intérêt, voire la nécessité, de la philosophie, qui est justement la discipline du pourquoi. »

Le débat sur le sens du travail pour le salarié et pour l’entreprise revêt une importance particulière, au point que le législateur s’est emparé de la question de la « raison d’être ». Or, force est de constater que la philosophie peut aider les entreprises à comprendre ce qu’elles sont, ce qu’elles font, ce à quoi elles servent. En apportant un discours construit et rigoureux sur les valeurs, des regards originaux sur la confiance en soi, la coopération, le numérique, l’intelligence artificielle…

C’est dans cet esprit que Philosophie Magazine vient de créer un nouveau média en ligne, Philonomisthttps://www.philonomist.com/, destiné à parler du (et au) monde du travail d’un point de vue philosophique. Des groupes tels qu’Orange, Cap Gemini ou L’Oréal sont partenaires de cette initiative.

Philosophie du cambouis

Alors, si des philosophes ont toute leur place dans des sociétés technologiques, des groupes de luxe ou des acteurs du retail, pourquoi pas non plus dans la filière de la boulangerie ou dans un atelier de mécanique ? Rien d’incongru, si l’on écoute par exemple Matthew B. Crawford, ce brillant intellectuel américain qui a tout abandonné pour ouvrir un atelier de réparation de motos et mettre les mains dans le cambouis – au sens le plus immédiat du terme. Son ouvrage Éloge du carburateur, essai sur le sens et la valeur du travail, constitue l’une des plus belles réflexions contemporaines sur le sens du travail et les errements de la culture managériale. La philosophie en entreprise ? Moteur et pleins gaz pour lever les yeux du guidon et faire sa route avec profit et intérêt !

[1]Bénéfice avant Intérêts, Impôts et Amortissements

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