A table avec les Poilus

cuisine roulante poilus

Comment mangeait-on dans les tranchées durant la Grande Guerre ? L’historien Yohann Chanoir nous plonge dans le quotidien des Poilus et nous propose pour finir une recette d’époque, facile à réaliser aujourd’hui.

Une armée qui s’enterre

Dès décembre 1914, sur le front occidental, les armées s’enterrent dans des tranchées. Ces « forteresses de terre » forment un système défensif complexe, à plusieurs niveaux. En première ligne, elles abritent les troupes chargées de repousser les assauts ennemis. Leur tracé est sinueux pour protéger les soldats des bombardements. Elles sont reliées par des boyaux aux tranchées de deuxième et troisième ligne, où se trouvent des unités destinées à la relève ou au soutien en cas d’offensive adverse. On trouve ensuite le front arrière. Constitué d’un terrain découvert, il abrite notamment les batteries d’artillerie, les états-majors et les cuisines.

Un quotidien peu appétissant

En juillet 1916, les Poilus dans les tranchées représentent près de 1,5 million d’hommes. Leurs conditions de vie sont précaires. Les explosions, la pluie et l’humidité transforment le sol en boue, qui colle aux armes et alourdit les chaussures. Les tranchées réclament ainsi un travail de consolidation permanent, sans oublier la pose des barbelés et l’aménagement des abris et des latrines. Malgré ces efforts, l’hygiène est déplorable. La présence de parasites, de vermines et de poux accable le Poilu. L’odeur est effroyable en raison du manque de soins corporels et la présence de corps en décomposition dans le no-man’s-land. Les soldats doivent aussi cohabiter avec de nombreux rats, qui empêchent le sommeil et dévorent cadavres et provisions. Dans ces terribles conditions, la nourriture reste l’une des premières préoccupations des soldats, comme de l’Etat-major. Ce dernier est conscient que l’assiette participe au moral et à l’esprit de corps. Être nourri convenablement contribue à recréer une normalité, détendre provisoirement l’atmosphère, et aide à tenir. En outre, la qualité des rations joue aussi sur le physique des combattants.

Assurer le service coûte que coûte

Dans chaque compagnie, on désigne un soldat pour une corvée de ravitaillement. Les hommes choisis partent avec des bidons jusqu’aux cuisines et reviennent les livrer en première ligne. Lorsqu’elle arrive, la nourriture est fréquemment froide. De fait, dans les tranchées, les hommes sont souvent mal nourris. Les combats peuvent aussi contrarier l’alimentation. Les cuisines subissent des bombardements, la corvée peut être soumise à des tirs d’artillerie, ce qui retarde, impacte ou annule la livraison.

La ration quotidienne du Poilu est peu équilibrée : 750 grammes de pain ou 700 grammes de biscuit, 500 grammes de viande, 100 grammes de légumes sec, du sucre, du sel et du poivre. Il ne faut pas oublier l’eau, dont chaque soldat porte un bidon, et surtout… le vin. Véritable béquille du combattant, celui-ci est fourni aux troupes en abondance mais pas forcément en qualité. Progressivement, l’armée professionnalise son système d’alimentation. Les cuisines roulantes, qui permettent de préparer en grandes quantités et de garder au chaud les plats réalisés, apparaissent au cours de l’année 1915. Dans ce contexte, le cuistot est un personnage essentiel, jalousé parfois, apprécié voire respecté, car certains n’hésitent pas à cuisiner sous le feu ennemi au péril de leur vie.

Le repas, un moment-clé à partager

Les lettres de Poilus témoignent de la qualité aléatoire de la nourriture perçue. Les combattants se plaignent de manière récurrente de la monotonie de l’alimentation, de la pauvreté de son goût, voire des odeurs curieuses des plats. Devant sa ration peu appétissante, le soldat rêve souvent aux aliments devenus rares ou disparus à cause du conflit, comme les légumes frais. D’où l’importance des colis envoyés par les proches qui permettent de se rappeler les saveurs de la paix et entretenir la solidarité combattante. Au repos, les soldats partagent les produits de chez eux. Confit d’oie toulousain, saucisson ardéchois, beurre breton et conserves familiales brisent l’ordinaire, évoquent la nourriture de la France des terroirs et soudent les équipes.

Une recette de Poilus : le hachis de singe

Découvrez l’un des plats typiques du front. Pour deux personnes, il faut prévoir 1 boîte de corned-beef (le « singe »), 15 grammes de saindoux, 4 centilitres de purée de tomates, 2 grammes de persil, un gros oignon, une solide pincée de sel, un peu de poivre et 30 centilitres d’eau. Commencer par éplucher et laver l’oignon et l’ail, puis laver et hacher le persil. Placer le saindoux dans une marmite, le faire chauffer et ajouter l’oignon pour le faire roussir à feu doux en remuant constamment. Ajouter alors le bœuf préalablement haché, l’assaisonner de poivre et de sel. Mouiller le tout avec la purée de tomates et l’eau. Y ajouter l’ail haché. Faire chauffer le mélange à cuisson modérée tout en remuant constamment. Ajouter le persil haché.

Vous pouvez alors déguster le plat avant de repartir à l’offensive…

Yohann Chanoir

Professeur agrégé et doctorant à l’EHESS, Yohann Chanoir s’intéresse à l’écriture de l’histoire par le cinéma. Il est auteur de nombreux articles scientifiques et grand public, et de plusieurs ouvrages dont « Convaincre comme Jean Jaurès. Comment devenir un orateur d’exception », aux éditions Eyrolles, et « Las Vegas mise en scènes » chez Espaces et Signes.

Dessin : André Dunoyer de Segonzac

Laisser un commentaire