A table avec les moines Cisterciens

Le repas des moines cisterciens

De quoi étaient faits les repas dans les abbayes cisterciennes ? Celles-ci étaient-elles des lieux de frugalité où le péché de gourmandise était strictement combattu ? Ou, au contraire, ces moines étaient-ils de bons vivants ? L’historien Yann Harlaut nous plonge dans un quotidien fait de travail, de prière, de repas et de jeûnes… et nous propose pour finir une recette d’époque, simple à réaliser aujourd’hui.

Un nouveau modèle socio-économique

Au début du XIesiècle, les ordres religieux peinent à recruter. Enrichis par les donations, les monastères ont perdu leur ferveur, leur foi et leur rayonnement. Devant l’incapacité à les réformer, Robert de Molesme décide de repartir de zéro en fondant en 1098 l’abbaye de Cîteaux dans un vallon isolé de Bourgogne. C’est un immense succès, et l’ordre cistercien comptera jusqu’à 1800 monastères au XVIesiècle.

Vivant en autarcie et en retrait du monde, des villes et de ses tentations, les moines cisterciens défrichent, domestiquent le vent et l’eau, développent les forges et l’agriculture. Suivant un modèle identique d’abbaye en abbaye, ils bâtissent une organisation qui entraînera le développement économique du territoire européen.

Chaque moine se place sous l’autorité de l’abbé élu à vie par la communauté, et accepte une fonction : prieur, cellérier, chantre, réfectorier, infirmier, camérier, hôtelier, portier… Nouveau leader de l’ordre, Bernard de Clairvaux organise la vie monastique autour de quatre principes (prière, travail manuel, pauvreté et communauté), régentant la vie des moines dans ses moindres détails, du lever au coucher du soleil.

Des journées bien remplies

La vie quotidienne est rythmée par huit offices, de 2h30 à 20h00. Après les prières de la nuit, la journée débute vers 6 heures par l’office de prime. Les moines se rendent ensuite à la salle capitulaire pour entendre la lecture d’un chapitre de la règle. Dans le parloir, les tâches sont réparties et chaque moine accomplit sa besogne avant de rejoindre la communauté pour l’office de midi. Puis vient le repas et une heure de liberté – la seule – pour prier, lire ou se reposer. Vers 15 heures, nouvel office et nouveaux travaux… A 18 heures, c’est au tour de l’office des vêpresqui précède une modeste collation. Vers 20h00, retour à la prière et coucher à 20h30 sur une simple paillasse recouverte d’une couverture en laine dans un dortoir non chauffé.

Le moine ne doit jamais rester oisif. Le règlement intérieur exige humilité, pauvreté, obéissance et silence, dans un équilibre constant entre la prière et le travail. Il faut de plus fournir à la communauté tous les biens nécessaires à sa vie en autarcie. Cette « hygiène » quotidienne a été élaborée autour de cette injonction de Bernard de Clairvaux : « Lève-toi, mets ta ceinture, renonce au loisir, montre tes forces, bouge tes bras, dénoue tes doigts entrelacés, occupe-toi à quelque chose et aussitôt, tu sentiras que tu n’as d’appétit que pour ce qui ôte la faim et non pour ce qui est doux à la gorge. »

La pitance quotidienne

Pour faire face à leurs besognes, les moines reçoivent des pitances. La règle prévoit par jour deux plats cuits, et un troisième plat composé de fruits ou de légumes crus suivant les saisons et la production du potager. Le repas se prend en silence en écoutant la lecture à haute voix d’un texte religieux. Ces repas sont alternés de périodes de jeûne, quarante jours avant Pâques et un mois avant Noël.

Le repas ordinaire des Cisterciens est frugal ! Il se constitue d’une soupe de légumes, d’une bouillie de céréales (épeautre, seigle, avoine…) et de poisson. Les plats sont accompagnés de vin et d’un pain de mauvaise qualité, l’usage du pain blanc étant réservé aux malades et aux visiteurs. « Des légumes, des fèves, des pois et du pain noir répugnent à l’oisif mais paraissent bien délicats à celui qui se démène… » commentait Bernard de Clairvaux.

Une recette monastique du XIVesiècle : la soupe d’épeautre aux légumes

Pour deux personnes, il faut :

  • 100 g d’épeautre (céréale rustique),
  • 500 g de bettes,
  • 2 belles carottes,
  • 1 navet,
  • 1 blanc de poireau,
  • 1 branche de céleri,
  • 2 oignons,
  • 1 gousse d’ail,
  • 2 cuillères à soupe d’huile d’olive,
  • 1 bouquet garni,
  • et quelques condiments pour accommoder le tout.

Commencer par rincer l’épeautre à l’eau chaude, puis égoutter. Faire revenir à l’huile dans une cocotte l’ail pelé et finement haché. Ajouter l’épeautre et faire rissoler à feu très doux. Puis verser 1,5 litre d’eau et porter à ébullition. Saler, poivrer et ajouter le bouquet garni. Couvrir et laisser cuire pendant 30 min.

Pendant ce temps, séparer les feuilles des côtes de bettes, enlever les fibres et couper en tronçons. Eplucher et émincer les carottes et les navets. Fendre et rincer les blancs de poireaux, les émincer avec les branches de céleri effilées. Peler les oignons et ajouter tous ces légumes dans la cocotte. Poursuivre la cuisson couverte pendant 20 min. Ajouter les feuilles de bettes rincées et grossièrement ciselées. Faire cuire à nouveau 10 min sans couvrir. Retirer le bouquet garni et server bien chaud sans omettre de rectifier l’assaisonnement avec quelques épices (sel, poivre, safran ou harissa)… même si vous transgressez ainsi une règle cistercienne !

Bon appétit !

Docteur en histoire, spécialiste du patrimoine et certifié Predom, Yann Harlaut est consultant culturel. Il est auteur de différents ouvrages parmi lesquels « Négocier comme Churchill. Comment garder le cap en situations difficiles » et « Convaincre comme Jean Jaurès. Comment devenir un orateur d’exception », tous deux aux éditions Eyrolles.

Photo : Arnaud 25 — Travail personnel, CC BY-SA 4.0

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