A table avec les ouvriers de la Tour Eiffel

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Comment les charpentiers du ciel déjeunaient-ils sur le fabuleux chantier de la Tour Eiffel en 1888-1889 ? L’historien Yann Harlaut nous plonge dans ce quotidien fait d’audace, de travail mais aussi de contestations sociales… et nous propose pour finir une recette d’époque, simple à réaliser aujourd’hui.

Le chantier de l’excellence

En 1884, à 52 ans, Gustave Eiffel n’a plus rien à prouver. Il dirige l’une des plus importantes entreprises françaises de BTP, spécialisée dans les œuvres métalliques, et forte d’importants chantiers à travers le monde : la galerie des machines en 1867, la gare de Pest en 1875, la charpente du Bon Marché en 1876, la structure de la Statue de la Liberté… Pourtant, l’entrepreneur à succès rêve d’une œuvre audacieuse, la plus haute tour jamais réalisée, 1000 pieds, soit 300 mètres. Il remporte aisément le concours de 1886 pour la future Exposition universelle et lance son énergie et ses équipes à la conquête du ciel de Paris.

Gustave Eiffel a expliqué en 1890 l’organisation millimétrée et chronométrée de son œuvre dans un livre : La tour de trois cents mètres. 150 hommes s’activent sur le chantier du Champ-de-Mars, presqu’autant aux ateliers de Levallois-Perret. Contrairement à ses concurrents, Eiffel privilégie la fabrication en atelier. Lorsque la pièce arrive sur le chantier, aucun ajustement n’est nécessaire, car le montage est réglé par le positionnement des trous eux-mêmes. Les pièces sont rassemblées par 2 500 000 rivets posés à chaud. Budget initial : 3 155 000 francs, coût final : 6 500 000 francs…

Salaires, conditions de travail et primes d’achèvement

En septembre 1888, un charpentier de la Tour Eiffel gagne 0,80 F de l’heure, 0,70 F pour les monteurs et riveurs, 0,60 F pour les manœuvres. Même si les salaires sont plus intéressants que sur d’autres chantiers, cela ne suffit pas. Car les cadences sont élevées, le temps de travail étant fixé en fonction des saisons : 12 heures de travail quotidien pendant l’été, 9 heures en hiver. L’été 1888 est caniculaire : 30°, 31°, voire 40° en août. Conscient des difficultés et des revendications, Eiffel propose de prendre en charge l’assurance accidents qui alors était retenue directement sur les salaires, soit environ 2 %. L’offre est jugée insuffisante.

Le 19 septembre 1888, alors que le chantier vient d’atteindre le deuxième étage, les ouvriers se mettent en grève. Sur les 140 ouvriers habituellement présents, ils ne sont que 27 à pointer. Si le chantier devait être arrêté trois jours, tout le planning serait compromis et la Tour Eiffel ne serait pas achevée pour l’Exposition universelle. Sous cette contrainte, Eiffel accepte une augmentation horaire de 0,15 franc totalement effective en décembre. Le chantier reprend sans incident. Le 20 décembre, les ouvriers sont confrontés à la rigueur du froid alors que le deuxième étage est quasi terminé. De nouvelles revendications salariales voient donc le jour. Eiffel refuse toute nouvelle augmentation, mais promet une prime de 100 F à tous les ouvriers qui continueraient le travail jusqu’à l’achèvement des travaux. Il reste moins de quatre mois…. Le travail reprend et les irréductibles sont affectés à des tâches subalternes, objet de railleries de la part de leurs collègues, dès lors nommés « les indispensables » !

Une cantine dans les airs

Certains ouvriers viennent avec leur déjeuner, mais le plus souvent ils préfèrent s’approvisionner à proximité. Petit souci : la Tour Eiffel est un chantier avant tout… vertical. Depuis la première plate-forme il faut 6 minutes pour descendre, 21 depuis le second étage et 33 minutes depuis le sommet ! Pour la pause déjeuner, Eiffel décide donc d’installer une cantine au premier étage, puis au second, limitant la fatigue et les temps de déplacement. Il vérifie que la cuisine soit de qualité, saine et économique, diminuant les prix de 20 % par rapport à la pratique et prenant en charge le différentiel.

Les plats sont simples, rustiques, une sorte de potée-purée-soupe suivant les légumes de saison, accompagnée d’un peu de viande et d’une large tranche de pain. La consommation de bières et de vins est interdite sur le chantier. La sécurité mais également la discipline sont strictes, et tout perturbateur est immédiatement renvoyé. Toutefois, Eiffel est pragmatique et autorise l’eau-de-vie et le rhum – ces alcools auraient certainement circulé sans son approbation pour réchauffer ses ouvriers face aux -12° de l’hiver 1889. Le 31 mars 1889, les équipes Eiffel réunies fêtent leur succès. Dans les mois suivants, près de 2 millions de visiteurs vont monter sur la « Tour de Monsieur Eiffel ». Les travaux auront duré 26 mois pour une réussite sans équivalence technique, artistique et… managériale !

Une recette ouvrière de chantier au XIXesiècle : la soupe de poireaux-pommes de terre

Pour deux personnes, il faut prévoir 2 blancs de poireaux, 300 g de pommes de terre, 1 oignon, 25 g de lard, 12,5 g de beurre, 70 cl de bouillon de légume, 70 cl de lait entier, sel et poivre. Couper le lard en morceaux, les mettre dans une casserole et cuire à feu moyen. Ajouter le beurre, mélanger puis ajouter l’oignon et remuer en grattant le fond. Ajouter les poireaux et les pommes de terre coupés et couvrir. Laisser cuire à feu doux pendant 10 minutes, en remuant régulièrement. Verser le bouillon et augmenter le feu jusqu’à ébullition puis laisser la soupe bouillir doucement pendant 30 minutes. Incorporer le lait, saler, poivrer et mixer le tout.

Bon appétit pour ce plat que vous pourrez accompagner d’une large tranche de pain… voire d’un petit verre de rhum.

Docteur en histoire, spécialiste du patrimoine et certifié Predom, Yann Harlaut est consultant culturel. Il est auteur de différents ouvrages parmi lesquels « Négocier comme Churchill. Comment garder le cap en situations difficiles » et « Convaincre comme Jean Jaurès. Comment devenir un orateur d’exception », tous deux aux éditions Eyrolles.

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