Petits bonheurs au travail : mon chien stupide

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Suite de notre série Les Petits Bonheurs au Travail : comment un incident inattendu peut transformer une relation commerciale.

Commercial chez un prestataire de services aux entreprises, j’avais enfin réussi à inviter à déjeuner un de nos plus gros clients – et pas le plus facile. Un peu coincé, m’avaient prévenu mes collègues – le genre « service-service ». Comment détendre l’atmosphère ? Comment dépasser les problèmes du quotidien ? Je fais quelques recherches sur ce directeur des achats. Il vient de Sologne, célèbre pour ses chasses et ses étangs. Et je décide de venir avec Ardennes mon beagle, une chienne de huit ans qui ne déparerait pas dans une meute, me disant que sa gentillesse serait de nature à humaniser notre relation. Vérification : le restaurant m’assure qu’elle sera bien accueillie.

J’arrive au restaurant en avance. Une bonne idée, car André Bordes est déjà installé à notre table réservée, en train de lire Les Echos. Je fais les présentations, et passe la boucle de la laisse autour d’un pied de ma chaise. Mais ma ruse de coyote n’a pas l’air de fonctionner – en fait de décontracter mon client, on dirait plutôt que la présence d’Ardennes le gêne – voire qu’il la trouve incongrue. Après quelques propos polis sur la météo et les rues défoncées par les chantiers, il entre rapidement dans le vif du sujet.

Nous sommes trop chers.

Bien trop chers, répète-t-il, et pour un travail somme toute facile. S’il avait sous la main quelqu’un qui voulait bien s’y mettre, il pourrait tout aussi bien se passer de nous. D’ailleurs, il a rencontré la veille en entretien une stagiaire d’école de commerce qui promet – une fille moderne, avec 1200 followers sur Instagram (où elle s’est fait une spécialité de publier des photos de chaussettes japonaises à orteils, apprendrai-je plus tard). Si elle accepte la proposition de stage, elle pourra parfaitement reprendre le job à son compte. Et en plus elle serait toujours disponible – elle.

Je sens l’affaire mal partie. Moi qui voulais parler d’avenir, je me retrouve contraint à valoriser le passé, à justifier le présent, à utiliser les grands mots : confiance réciproque, professionnalisme, implication quotidienne… tout ce qui est plus facile à faire qu’à dire. Arrivé au café j’ai déjà, en mon for intérieur, révisé à la baisse mes prévisions de vente de l’année prochaine. Je cherche du réconfort. Je tends la main pour caresser mon chien. Au lieu d’une truffe humide je ne rencontre que le vide.

Le beagle a rongé sa laisse – voilà pourquoi elle était si sage. Où est-elle passée ? Je suis vite renseigné en entendant un vacarme de casseroles dans l’office et en voyant ma chienne sortir des cuisines, poursuivie par un maître d’hôtel furibard armé d’un torchon. Elle vient se réfugier sous notre table.

Pour le coup le client est mort de rire. Et satisfait – pour une fois : il aura une anecdote professionnelle à partager avec sa famille le soir venu, ce qui n’est pas si courant, va t-il jusqu’à m’avouer.

Je m’excuse auprès du restaurant, et paie l’addition. Nous nous séparons bien plus cordialement que prévu, et j’emmène mon chien en utilisant ma ceinture en guise de laisse. Quelques jours plus tard, mon client m’appelle : la stagiaire a préféré aller instagramer ailleurs. Et le contrat est reconduit.

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