The Lunchbox, le bonheur est dans la boîte

Dans le monde entier, la pause déjeuner est étroitement associée à la journée de travail. Moment de répit, moment de repos, moment personnel ou convivial, le déjeuner reflète souvent la culture des entreprises et de la société qui les entoure. Nous avons demandé à David Brunat de nous présenter une œuvre qui mette en perspective le déjeuner. L’auteur a choisi de nous parler de The Lunchbox, un film indien de Ritesh Batra présenté à Cannes.

Par David Brunat

Il était une fois Ila, une jeune Indienne au foyer, belle comme le jour et triste comme un jour sans naan. Pour reconquérir l’amour de son mari, elle mitonnait chaque matin de délicieux petits plats qu’elle lui faisait expédier sur son lieu de travail. Le chemin pour atteindre le cœur des hommes ne passe-t-il pas l’estomac ? Las, l’époux resta de marbre. C’est qu’une erreur d’aiguillage était survenue, qui allait changer le destin d’Ila …

Ainsi démarre le film The Lunchbox, une magnifique comédie indienne sortie sur les écrans en 2013, tendre et subtile comme une coulée de lassi et corsée comme les épices des plats d’Ila.

Quand les dabbawallas s’emmêlent les pinceaux

Les mets succulents, chaque jour renouvelés, sont censés parvenir à l’époux ingrat via un service de livraison extraordinaire (mais vrai) : les dabbawallas, une armée de quelque 5 000 livreurs qui acheminent quotidiennement des centaines de milliers de déjeuners aux salariés des entreprises de Bombay (Mumbai). Illettrés, ils utilisent des codes complexes mêlant couleurs et symboles et s’orientent sans aucun GPS dans cette ville tentaculaire. Un modèle d’organisation et de précision.

L’université de Harvard, fascinée par ces analphabètes si ingénieux, leur a consacré une étude en 2012. Il en ressort qu’une cantine sur un million seulement n’est pas livrée au bon destinataire ! C’est précisément ce qui va arriver …

Le jeu de l’amour et du hasard

Les gamelles gourmandes de l’épouse délaissée feront-elles renaître l’amour du mari ? Non, puisqu’elles sont remises par erreur à un comptable veuf et ronchon au seuil de la retraite. Au chou-fleur indigeste qui constituait sa pitance ordinaire va succéder un véritable ballet gastronomique.
Comprenant la confusion, l’épouse finit par glisser un petit mot d’explication dans la gamelle. Le hasard de cette livraison erratique va faire naître une relation épistolaire savoureuse entre les deux inconnus. Au menu : attraction des contraires, chant pudique des sentiments, peinture sociale d’une Inde tiraillée entre des forces conservatrices et modernistes contraires, rues grouillantes de vie de Mumbai et transports en commun cauchemardesques …

No textos !

Malheureuse en amour, l’héroïne du film s’ennuie. Le vieil employé de bureau devenu son goûteur journalier aussi. L’erreur de livraison sera leur planche de salut romantique.

Mais foin d’internet. Aucune trace de portable, de fax, de messagerie électronique ! Ici, le bonheur n’est pas simple comme un coup de fil : il n’a pas besoin du téléphone. Exit aussi les sites de rencontre.

De ce pays réputé pour ses informaticiens et ses data centers, on ne voit pas l’ombre d’un ordinateur dans l’immense bureau que partage le comptable avec ses collègues, juste des piles de dossiers (qui sentent les légumes) ! Et pourtant, ce film ne recèle aucun accent passéiste. The Lunchbox nous fait juste comprendre que des gamelles en fer et des bouts de papier peuvent suffire pour communiquer, se dévoiler, aller vraiment au-devant des autres.

Dissimulées dans la lunchbox, les lettres, d’abord laconiques, vont ainsi devenir le support de longs épanchements permettant à leurs deux auteurs de soigner les maux qui les rongent : la solitude, le désenchantement du quotidien, la peur de sa propre inutilité.

Alors, le film se mue en une chronique des joies toutes simples de l’ouverture aux autres et de la rêverie éveillée. Il nous montre qu’on peut reprendre goût à la vie à partir d’un panier-repas égaré et d’une boîte en fer devenue, par accident, bouteille à la mer et boîte à lettres vivante …

Menu gourmand en guise de happy end

Nulle fin tragique ici. Mais rien d’attendu non plus, aucune guimauve sentimentale.

S’il y a bien un suicide dans ce film, Madame Bovary de Bombay va juste décider de prendre son envol et de vivre enfin sa vie. Le comptable en fin de carrière et le petit jeune pressenti pour lui succéder vont se rapprocher et apprendre à partager. Grâce aux petits plats d’Ila.

Quant au mari indifférent … Mais nous vous laissons découvrir la fin de l’histoire. Quelle bonne tambouille dans cette gamelle de fer si loin des buffets roboratifs de « Bollywood » et des recettes convenues de certains fast-food hollywoodiens. Tandoori, oh oui !

The Lunchbox (titre original : Dabba), premier long-métrage de Ritesh Batra, présenté au festival de Cannes et sorti sur les écrans en France en décembre 2013.


David-Brunat-190-150x146David Brunat est Normalien (ENS Ulm), diplômé de Sciences-Po Paris et en philosophie. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Giovanni Falcone, un seigneur de Sicile (Belles Lettres, 2014), Titanic, mythe moderne et parabole pour notre temps (Belles Lettres, 2013), Histoires de la Mafia (Fetjaine / La Martinière, 2012) ou Les Miscellanées du tennis (Fetjaine).

D’abord membre de différents cabinets ministériels et de collectivités publiques, puis cadre dirigeant d’une organisation professionnelle à vocation financière et comptable, David Brunat est aujourd’hui conseil en relations institutionnelles et stratégies d’influence (Or & H Conseil), et Senior Adviser chez PwC.

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